Oui, la laïcité sert à quelque chose ! Nous en sommes convaincus. Pour
autant, cette affirmation n’est pas unanimement partagée de nos jours : pour beaucoup de nos concitoyens, la laïcité est un vague objet, un terme obscur, un héritage lointain dont on ne
saisit plus ni le sens, ni la pertinence.
A cause de la volonté actuelle de « moderniser » la société en la rapprochant du modèle anglo-saxon, et ce en rompant
si besoin avec certains pans de l’héritage républicain français, mais aussi à cause de la généralisation d’un relativisme culturel ou comportemental, la laïcité a fini par être perçue par une partie de l’opinion comme étant un obstacle à la liberté
individuelle. Les manifestations de 2003 pour la défense du foulard islamique à l’école en sont une preuve, mais les intégristes de tout bord ou les mouvements sectaires n’hésitent pas non plus à
se poser en victimes de la laïcité.
C’est vrai, la laïcité interdit d’adopter certaines attitudes dans le domaine public et à l’école. Mais, c’est
justement ce qui empêche d’y faire n’importe quoi ! En effet, la laïcité à la française n’est pas un principe de tolérance absolue, c’est d’une part la séparation entre la sphère publique et
la sphère privée, d’autre part des limites raisonnées apportées à l’expression des croyances dans la sphère publique et à l’école, enfin une distinction nette entre le politique et le
religieux.
Alors, à quoi sert la laïcité ? Procédons par oppositions pour répondre, en illustrant par des situations
scolaires.
La laïcité, ce n’est pas une arme de guerre, c’est un instrument de paix.
La laïcité a constitué, en 1905, une mesure de « défense républicaine » à un moment où la tension entre l'Etat et
l'Eglise catholique était à son comble. Mais, plus qu'une arme dirigée contre certaines convictions, c’est un instrument qui permet la coexistence des convictions. C’est par la laïcité dans
l’école publique, que les filles et garçons, sans distinction de sexe, d’origine, ou de conviction, accèdent à un enseignement transmettant une culture commune définie par des programmes
scolaires nationaux. Brasser les futurs citoyens, leur inculquer les valeurs républicaines, c’est bien œuvrer à maintenir la paix civile.
La laïcité, ce n’est pas l’affrontement, c’est la concorde. Ce n’est pas le rejet de celui qui a des
conceptions différentes, même religieuses, c’est au contraire la fraternité républicaine.
L’école publique est là pour accueillir tout les enfants ; elle se refuse à distinguer entre filles et garçons, elle se
refuse à distinguer entre athées ou agnostiques, entre croyants et non-croyants, ou à distinguer entre croyants. Bien au contraire, l’école publique accepte a priori tous les enfants, sous réserve qu’a posteriori les familles respectent les règles qui
régissent l’école. Elle œuvre à la concrétisation du pan de notre devise républicaine le plus délaissé : la fraternité.
La laïcité ce n’est pas la division, c’est pouvoir vivre ensemble.
A l’école publique, tous les enfants sont scolarisés en même temps dans le même lieu. Ils sont contraints de vivre
ensemble : ils n’ont pas le choix ! Chaque enfant apprend ainsi à respecter les autres, quelles que soient les cultures de chacun. C’est cette connaissance de l’altérité, acquise dès le
jeune âge, qui permet ensuite aux adultes d’accepter dans la société des cultures différentes, à condition bien sûr que cette société reste unie par un ciment républicain, des valeurs communes,
un attachement à la nation, toutes choses transmises aussi par l’école.
Notons que l’acceptation de la différence ne peut exister sans sa compréhension. C’est pourquoi il est nécessaire de préserver
un enseignement de philosophie en classe de Terminale, mais aussi de conserver un enseignement du fait religieux au collège et au lycée. Se priver de l’enseignement de la philosophie conduirait à
une perte du sens critique, et se priver de l’enseignement du fait religieux conduirait à une méconnaissance de l’altérité.
La laïcité, ce n’est pas le respect des communautarismes, c’est l’affirmation d’une identité nationale
au-delà des clivages communautaires.
C’est pourquoi les républicains doivent freiner la multiplication d’établissements à vocation communautaire. L’école publique
doit particulièrement refuser que du prosélytisme soit effectué en ses murs. Le problème vient assez peu des professeurs (deux radiations prononcées l’an dernier au plan national), mais il peut
venir parfois des parents, en particulier dans les quartiers ghettoïsés. Il faut être vigilant.
La laïcité, telle qu’elle est pratiquée aujourd’hui, ce n’est ni l’interdiction absolue, ni la tolérance
absolue, c’est une tolérance raisonnée.
A l’école, la circulaire Jospin de 1989 avait laissé un cours plus libre à l’expression des convictions religieuses. Le Conseil
d’Etat, en 1989, avait en effet interprété la loi et les engagements internationaux de la France dans un sens excluant l’interdiction générale et absolue des signes religieux dans les
établissements scolaires. On a vu à quels excès ces positionnements ont mené : les affaires de foulards, le développement de l’absentéisme le samedi matin, mais aussi l’organisation de fêtes dans
certains établissements publics, pour célébrer la fin du ramadan, etc.
M. Jacques Chirac, Président de la République , a finalement recadré la laïcité (une des rares actions positives à
porter à son crédit). La loi de 2004 sur la laïcité à l’école a été perçue par certains comme une loi d’exclusion, alors qu'elle réaffirmait en réalité de grand principes. En effet, si elle
a finalement conduit à mettre de côté quelques centaines de jeunes gens qui refusaient avec obstination de respecter les principes républicains, elle a par contre libéré des milliers de jeunes
filles de l’oppression du communautarisme et de la vigilance exacerbée de certains « grands frères » à l’esprit échauffé par la propagande de l’intégrisme islamique. Ces jeunes filles
trouvent désormais un espace de liberté à l’école, lieu où elles peuvent se dévoiler parce que c’est une obligation légale ! Ici, une exclusion marginale a permis une liberté de pensée
retrouvée pour le plus grand nombre. Tolérance des signes religieux uniquement discrets, exclusion des signes ostensibles manifestant une volonté de prosélytisme, c’est un retour vers notre
tradition laïque !
La laïcité ce n’est pas imposer une pensée, c’est permettre le libre examen de toute question à la
lumière de la raison. La laïcité, c’est ce qui libère de l’endoctrinement.
Citons deux passages du Discours au congrès radical de
1903 de Ferdinand Buisson (alors président de la Ligue des Droits de l’Homme).
"Le premier devoir d’une République est de faire des républicains […] Pour faire un républicain, il faut
prendre l’être humain si petit, et si humble qu’il soit, un enfant, un adolescent, une jeune fille ; il faut prendre l’homme le plus inculte, le travailleur le plus accablé par l’excès du
travail, et lui donner l’idée qu’il faut penser par lui-même, qu’il ne doit ni foi ni obéissance à personne, que c’est à lui de chercher la vérité et non pas à la recevoir toute faite d’un
maître, d’un directeur, d’un chef, quel qu’il soit, temporel ou spirituel. (Nouveaux applaudissements). […] Il n’y a pas d’éducation
libérale là où l’on ne met pas l’intelligence en face d’affirmations diverses, d’opinions contraires, en présence du pour et du contre, en lui disant : Compare et choisis
toi-même !"
(Bravos et applaudissements).
La laïcité ce sont des principes établis démocratiquement par la loi et qui font désormais partie du socle républicain ! En
conséquence, être laïque, aujourd’hui comme hier, c’est être républicain. Pour autant, la laïcité à la française, ce n’est pas de l’antireligiosité, mais simplement un anticléricalisme
interdisant l’intrusion du religieux en politique.
La laïcité, c’est une neutralité métaphysique (point de vue de Christian Eyschen,
de la Libre Pensée ) ; en France c’est même un athéisme républicain (point de vue de Pierre Chaunu, professeur émérite à
l'université Paris-Sorbonne et membre de l'Institut). La République ne reconnaît aucun Dieu. Cet athéisme républicain interdit au président de la République d’évoquer le nom de Dieu
en public, ou d’afficher ses convictions religieuses lorsqu’il exerce ses fonctions. Mais cet athéisme républicain n’a rien de commun avec les athéismes soviétiques, cubains ou chinois qui
n’hésitaient pas à persécuter les religions. Non, il s’agit d’un athéisme marquant une attitude de neutralité.
La laïcité à la française, ne peut donc être confondue avec la laïcité à l’anglo-saxonne qui tolère, elle, une certaine
immixtion du religieux dans le politique, et qui choisit de respecter également toutes les expressions spirituelles, même intégristes ou sectaires. C’est parce que certains courants de pensée ont
voulu rapprocher la conception française de l’anglo-saxonne, que la crise du foulard islamique à l’école a pu voir le jour. C’est aussi un retour vers la laïcité à la française, par la loi, qui a
permis d’y mettre un terme ! On voit bien ici que la laïcité réaffirmée a été plus qu’utile !
En somme, la laïcité sert avant tout à maintenir la paix dans la société, à assurer la cohésion des citoyens, à permettre de
former les futurs citoyens dans des établissements scolaires publics qui enseignent sous les lumières de la raison, et non pas sous le poids d’une tradition religieuse qui risquerait de faire
passer la raison derrière une vérité révélée.
C’est parce que la laïcité n’existait pas, qu’il a fallu l’inventer. C’est véritablement par la loi du 9
décembre 1905 qu’elle a été instaurée. Cette loi instaure un équilibre. Toute tentative de toucher à cet équilibre séculaire risquerait d’avoir des conséquences importantes pour l’ensemble de la
société française. Il nous semble utile de contribuer à faire prendre conscience de l’importance de cette loi qui constitue un aspect majeur de l’idéologie républicaine, ainsi que de sensibiliser
à la nécessité de la conservation de l’héritage de la Séparation.
Serge MAUPOUET
Derniers Commentaires