Extrait de George LEFEBVRE, in Maximilien Robespierre, 1758-1794, Beiträge zu seinem 200. Geburstag, Berlin 1958, pp. 7-14, repris
dans Jean EHRARD et Guy PALMADE, L'Histoire, Armand Colin, Paris, 1965.
"A nos yeux, Robespierre est le plus éminent des premiers chefs de la démocratie française. Il le doit sans doute à la vénération que lui inspirait
Jean-Jacques Rousseau, mais aussi à son origine et à son caractère. Connus aux confins de la Flandre et de l’Artois depuis le XVIe siècle, ses ancêtres apparaissent déjà détachés du travail de la
terre, mais ne dépassant pas la condition de greffiers ou de notaires de village. Au début du XVIIIe siècle, le grand-père de Maximilien, installé à Arras et avocat au Conseil souverain d’Artois,
semble appelé à se hausser dans la hiérarchie bourgeoise ; mais son fils, on ne sait trop pourquoi, laissa se dégrader la situation familiale et finalement disparut. Parents et amis prirent
soin de ses enfants : Maximilien obtint à paris une bourse au collège Louis-le-Grand dont il fut un brillant élève et, devenu avocat, revient mener à Arras une existence honorable, mais de
ressources modestes, en harmonie, semble-t-il, avec son tempérament, chaste et sobre, taciturne et méditatif, enclin à se plaire dans le cercle de la famille et d’un petit nombre d’amis. Un petit
bourgeois, a-t-on dit. Sans doute, et même de mise toujours soignée, qui ne revêtit jamais la carmagnole et refusa le bonnet rouge ; dont la sympathie pour les travailleurs manuels n’alla
jamais jusqu’à les fréquenter ; un homme de cabinet, un orateur d’assemblée nationale et de club, qui n’eut pas de contact avec les militants populaires. De là, en partie, sa
popularité : la petite bourgeoisie, qui forma le gros du parti jacobin et sans-culotte, retrouva en lui sa probité, son application, sa dignité de mœurs et sa décence, sa méfiance à l’égard
de la richesse excessive et du luxe ostentatoire. De sa nature, des circonstances de sa formation, des modalités de son existence, semblent toutefois résulter plusieurs des traits de sa
physionomie qui le desservirent. Affectueux avec ses intimes, il ne souriant pas souvent en public : « je n’aimais pas Robespierre, a écrit Choudieu, car il n’était pas aimable. »
Autoritaire et sévère, il écartait les compromis ; défiant et soupçonneux, il ne pardonnait pas facilement. Le commun des hommes put estimer l’Incorruptible, mais de lui n’attendit pas
l’indulgence.
Il n’est pas défendu de présumer que le déclin familial et la précarité d’humble boursier aient favorisé en lui l’ambition et que l’élection des députés aux
Etats généraux lui soit apparue comme l’occasion de s’ouvrir des perspectives qu’une ville de province ne pouvait lui offrir. S’il en fut ainsi, on ne saurait douter que cette ambition s’accorde
avec la haute idée, l’orgueil si l’on veut, que, de ses efforts, de ses succès, de ses épreuves, il avait tirée de sa valeur intellectuelle et morale ; ainsi jaillissait de lui-même,
renforçant l’enseignement de Rousseau, le sentiment profond que la naissance ni l’argent ne sauraient être la mesure du talent, de la dignité, des droits du citoyen, et tel est le principe de
l’égalité civile et de la démocratie politique.
Aux Etats généraux, il ne se borne donc pas à combattre les privilégiés, à réclamer la libération des opprimés, – juifs, comédiens, hommes de couleur
des colonies ; – pour le peuple, il fut avant tout l’avocat du suffrage universel contre le régime censitaire adopté par la Constituante.
Apôtre de la démocratie politique, il a fini par s’inscrire aussi, avec Saint-Just, parmi les protagonistes de la démocratie sociale.
Dans les premiers temps, toutefois, ce trait ne s’accuse pas ; de Rousseau, à la vérité, Robespierre avait bien retenu qu’à l’origine de l’inégalité parmi les hommes, on aperçoit
non seulement la nature, mais aussi la propriété individuelle, telle que nous pratiquons ; mais rechercher à ce mal inévitable les correctifs empiriques qui pourraient se recommander à
l’homme d’Etat, on ne voit pas que Robespierre s’y fut attaché. De par sa formation, purement littéraire et juridique, l’analyse de l’économie et de la structure sociale cédait le pas au rapport
des forces politiques et, puisque les circonstances commandaient avant tout d’arracher le pouvoir à l’aristocratie au profit du Tiers Etat, on s’explique que, durant des mois, cette tâche
accapara tous ses instants. Ce fut seulement à partir de 1792 et surtout en 1793, que, voyant une portion croissance de la bourgeoisie, - les « culottes dorées », – se ranger derrière
les Feuillants, puis derrière les Girondins, dans l’intention de terminer la Révolution par un compromis avec ses adversaires et par une paix boiteuse avec les coalisés, la nécessité lui apparut
de s’associer plus étroitement les classes populaires par des mesures qui les intéresseraient au salut de la République ; plus tard, le 8 ventôse an II (25 février 1794), Saint-Just dira lui
aussi : « La force des choses nous conduit peut-être à des résultats auxquels nous n’avons pas pensé. »
Ce n’est pas que Robespierre en soit venu à l’idée de bouleverser l’organisation de la société et de retirer à la bourgeoisie la prédominance que la
Révolution de 1789 lui avait assurée. « Il ne fallait pas une révolution sans doute, dit-il à la Convention, le 24 avril 1793, pour apprendre à l’univers que l’extrême disproportion des
fortunes est la source de bien des maux et de bien des crimes ; mais nous n’en sommes pas moins convaincus que l’égalité des biens est une chimère. » Il condamnait ce qu’on appelait
alors « la loi agraire », c’est-à-dire une redistribution de la propriété, ce qu’on dénommera en 1848 le socialisme des partageux. Mais il reconnaissait maintenant à la République le
droit d’intervenir pour pallier les pires conséquences de l’inégalité qu’il déplorait. Alors que la Convention préparait une nouvelle Déclaration des droits de l’homme et du citoyen qui prendrait
place en tête de la Constitution de 1793, on lit dans le même discours du 24 avril : « En définissant la liberté, le premier des besoins de l’homme, le plus sacré des droits qu’il tient
de la nature, nous avons dit avec raison qu’elle avait pour bornes les droits d’autrui. Pourquoi n’avez-vous pas appliqué ce principe à la propriété qui est une institution sociale ? … Vous
avez multiplié les articles pour assurer la plus grande liberté à l’exercice de la propriété et vous n’avez pas dit un seul mot pour en déterminer la nature et la légitimité, de manière que votre
Déclaration paraît faite, non pour les hommes, mais pour les riches, pour les accapareurs, pour les agioteurs, et pour les tyrans. » Il proposait donc de lui adjoindre les quatre articles si
souvent cités : « I° La propriété est le droit qu’a chaque citoyen de jouir et de disposer de la portion des biens qui lui est garantie par la loi ; 2° Le droit de propriété est
borné comme les autres par l’obligation de respecter les droits d’autrui ; 3° Il ne peut préjudicier ni à la sûreté, ni à la liberté, ni à l’existence, ni à la propriété de nos
semblables ; 4° Toute possession, tout trafic qui viole ce principe est essentiellement illicite et immoral. »
A ces déclarations de principe, les circonstances confèrent une signification concrète : Montagnards, Jacobins, Sans-Culottes venaient de s’entendre pour
demander à la Convention d’ordonner la taxation du prix des grains, de rétablir l’obligation de ne les vendre qu’aux marchés publics, d’accorder aux administrations des districts la faculté de
garnir ces derniers aux moyens de réquisitions. Les articles de Robespierre, spécialement le quatrième, justifiaient par avance le loi du 4 mai. Quelles autres conséquences en déduisait-il ?
Il ne l’a pas dit, mais l’inspiration s’en retrouve dans les lois montagnardes qui suivirent. Tandis qu’un nouveau régime successoral préparait la fragmentation des fortunes, il fut prescrit au
contraire de diviser les biens nationaux avant de les mettre en vente dans l’espoir de rendre l’acquisition plus facilement accessible ; on autorisa aussi le partage des communaux et, le 6
ventôse, Saint-Just fit attribuer aux « indigents » les biens des suspects. La loi du 29 frimaire (19 décembre 1793) institua un enseignement primaire, laïque, gratuit et d’ailleurs
obligatoire. A l’égard des plus déshérités, la Constitution de 1793 avait érigé l’assistance en un devoir social ; le décret du 22 floréal (11 mai 1794) promit du travail aux
chômeurs et organisa la « bienfaisance nationale », c’est-à-dire l’assistance médicale gratuite, des pensions d’infirmité et de vieillesse, une aide aux familles nombreuses ; en
résumé : ce que nous appelons la Sécurité sociale. On ne doute donc pas que Robespierre se fît de l’idéal d’une société républicaine la même conception qui transparaît dans les
Institutions républicaines et que Saint-Just résume en écrivant : « Il faut que l’homme vive indépendant. » Que chaque citoyen possède une terre, un atelier, une boutique
suffisant à pourvoir sa famille, et, petit producteur, échange directement avec ses égaux le produit de son travail.
Conception de petit bourgeois, objectera-t-on de nouveau, et que la révolution elle-même rendait utopique, puisqu’en proclamant la complète liberté
d’entreprise, elle ouvrait à la concentration capitaliste une perspective illimitée. Sans doute ! Mais elle concordait avec les souhaits du journalier agricole ou de l’ouvrier citadin et, à
l’époque, les conditions ordinaires de la production ne repoussaient pas au rang des chimères l’espoir que la République démocratique, par son intervention, aiderait à la réaliser.
Un humanisme anime le dessein démocratique : il s’agit d’améliorer le sort de l’homme. Mais ce n’est pas l’intérêt seul qui l’engendre et qui
l’entretient : il doit bien plus à la « vertu », c’est-à-dire au patriotisme sous sa forme généreuse et pure : « L’âme de la République, c’est la vertu, c’est l’amour de
la patrie, le dévouement magnanime qui confond tous les intérêts dans l’intérêt général. Les ennemis de la République, ce sont les lâches égoïstes, ce sont les ambitieux et les
corrompus. » Cette vertu civique, il ne la séparait pas de la vertu privée, et ainsi, comme chez Rousseau, le sentiment moral s’unit intimement au penchant
démocratique. Tous deux sont de préférence l’apanage du citoyen que Robespierre appelle le pauvre, qui vit de son travail, échappe à la misère qui dégrade l’homme et à la richesse qui le détache
de ses semblables et l’incline à l’indifférence à l’égard de la communauté s’il n’en est pas le maître. En ce sens, il existe des conditions sociales de la vertu civique et privée ; la
démocratie, en les améliorant, favorisera le progrès moral et rehaussera ainsi la dignité de l’homme ; encore faut-il pour que la démocratie naisse, vive et prospère, que la vertu déjà
soutienne ses initiateurs.
Une démarche dialectique se manifeste aussi quand on approfondit la pensée de Robespierre, et, impossible de s’y tromper, c’est son spiritualisme qui
l’engendre. Comme la plupart de ses contemporains, l’éducation du collège ne lui avait valu aucune imprégnation de la culture scientifique ; l’intuition sentimentale qu’il tenait de
Rousseau, lui rendait odieux le sensualisme de Locke et de Condillac, suspect l’intellectualisme cartésien, répugnants les philosophes que nous tenons pour matérialistes, particulièrement
Helvétius dont il fit briser le buste aux Jacobins.
S’il ne désespère pas de l’homme, c’est qu’il le dote d’une âme que l’Etre suprême ou la nature a rendue capable de vertu. L’aboutissement de la démocratie
est donc pour lui une flamme spirituelle qu’entretient la croyance religieuse. On a soutenu qu’il demeurait catholique : ce n’est pas exact ; car, dès le collège, il cessa de
pratiquer ; on a représenté aussi qu’en instituant le culte de l’Etre suprême, il agit non par conviction personnelle, mais en homme d’Etat, soucieux d’offrir au peuple un succédané, qui
ménageât ses habitudes et de consolider le prestige de la morale ; de fait, le pragmatisme de Robespierre ne peut se contester ; il s’exprime de manière frappante dans son rapport du 18
floréal (7 mai 1794) : « Aux yeux du législateur, tout ce qui est utile au monde et bon dans la pratique est la vérité … L’idée de l’Etre suprême et de l’immortalité de l’âme
est un rappel continuel à la justice : elle est donc sociale et républicaine. »
Mais la déclaration de Robespierre aux Jacobins, le 26 mars 1792, ne laisse nonobstant aucun doute : si sa philosophie manquait de rigueur, comme il le
reconnaît lui-même, il croyait à l’existence d’un dieu transcendant, d’une âme individuelle et d’une rémunération dans la vie future : « Invoquer le nom de la Providence et émettre une
idée de l’Etre éternel qui influe essentiellement sur les destins des nations, qui me paraît à moi veiller d’une manière toute particulière sur la Révolution française, n’est point une idée trop
hasardée, mais un sentiment de mon cœur, un sentiment qui m’est nécessaire. Et comment ne me serait-il pas nécessaire à moi qui, livré dans l’Assemblée constituante à toutes les passions, à
toutes les viles intrigues, et environné de tant d’ennemis nombreux, me suis soutenu seul avec mon âme ? Comment aurai-je pu soutenir des travaux qui sont au-dessus de la force humaine, si
je n’avais point élevé mon âme à Dieu ? Sans trop approfondir cette idée encourageante, ce sentiment divin m’a bien dédommagé de tous les avantages offerts à ceux qui voulaient trahir le
peuple. »
Jaurès a vivement ressenti la profondeur de la sympathie humaine qui inclinait Robespierre dans le même sens : un pessimisme qu’il tenait évidemment de
son tempérament, ne lui permettait pas d’espérer que le progrès social pût jamais éliminer le malheur de l’existence individuelle, et il n’en était que plus attaché au sentiment religieux comme
la seule consolation qu’il pût offrir aux victimes de la nature et du hasard […] De ce pessimisme, Robespierre n’en exemptait pas sa propre destinée : il ne comptait pas qu’on lui saurait
gré de son dévouement à la Révolution et à la démocratie ; bien des fois, il laissa entrevoir qu’au contraire, il s’attendait au pire. Le 12 décembre 1791, il disait : « La guerre
donne lieu à des terreurs, à des dangers, à des trahisons, à des pertes. Le peuple se lasse : On calomnie l’Assemblée nationale si elle est sévère, on lui attribue les malheurs de la
guerre » ; et le 28 décembre 1792, plus sombre encore, il s’écrie : « La vertu a toujours été en minorité sur la terre. » Comme on l’a vu attester le 26 mars 1792, il
trouvait dans sa croyance le rempart de son courage.
[…]
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