REPUBLICAIN DE GAUCHE EN SAINTONGE
SAINTONGE JACOBINE
"Le premier devoir de la République est de faire des républicains"
Ferdinand BUISSON, discours au Congrès du parti radical, 1903
"Nous allons nous entretenir aujourd'hui d'une époque [à laquelle] nous devons tout ce que nous avons : je veux parler de la Révolution de 1789 [...]
Je pense ne surprendre personne ici en déclarant que moi, enfant du peuple comme vous tous, je suis un admirateur de cette Révolution, qui a tout fait pour la classe à laquelle nous appartenons.
Partisan résolu des principes ineffaçables contenus dans la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen, je ferai tout mon possible pour arriver à les faire connaître, ces principes devant
former le catéchisme de tout républicain [...]
[La République] a fait de grands efforts pour rendre les lois plus justes, et pour que les charges soient également réparties entre tous les citoyens. Elle a surtout cherché à améliorer le sort
du peuple, de l'ouvrier, de ce qu'on a l'habitude d'appeler le petit."
Conférence populaire prononcée par l'instituteur d'une commune du Loir-et-Cher (167 habitants) en 1899, publié par J. OZOUF, Nous les maîtres d'école, Paris 1967.
Citoyen, citoyenne,
Vous trouverez ici quelques contributions visant à participer humblement aux débats concernant la "chose publique" et la vie de la "cité".
Pourquoi ? Parce que la politique n'est pas une activité abstraite réservée à une élite, mais bien un processus démocratique aboutissant à des décisions qui influencent la vie quotidienne de chacun d'entre nous.
Participez vous aussi, et enrichissez le débat en laissant vos commentaires.
Salut et Fraternité
Emile Mayer est encore méconnu du grand public, mais de moins en moins des spécialistes de l'histoire contemporaine. Un ouvrage
collectif paru à la fin de l'année 2007 en témoigne. Il aura néanmoins fallu plus de dix ans pour qu'un second ouvrage soit consacré à ce militaire républicain, politiquement proche de la
gauche modérée.
Un premier ouvrage de Jacques Schapira et Henri Lerner - ce dernier mon professeur d'histoire contemporaine à l'Université de Paris XII-Val de Marne - lui avait en effet été consacré en 1995
(Emile Mayer, un prophète baillonné, éditions Michalon, avec une préface de Jean Lacouture). La parution d'un second ouvrage sur Emile Mayer m'a donné envie de lire le
premier, ce que je n'avais pas pu faire pendant mes études. Voici, non pas un résumé, ni même un compte-rendu de l'ouvrage, mais ce que j'ai pu en tirer concernant le positionnement
républicain de Mayer, que Henri Lerner propose de voir comme exemplaire d'une époque en qualifiant le personnage de "pur produit de l'esprit républicain". J'espère ne pas trahir en ces lignes ce
que Henri Lerner et Jacques Schapira ont cru pouvoir indiquer sur ce point. J'invite les lecteurs de cet article à se documenter plus avant pour faire éventuellement les
précisions ou rectifications qui s'imposeraient, en lisant l'ouvrage collectif plus récent paru fin 2007.
Emile MAYER passe son enfance et son adolescence à Angoulême, son père étant directeur de la poudrerie sise dans cette ville. Il est
cependant issu d’une famille juive de Nancy.
Au lycée, il se contente du strict minimum, mais se forge quand même une culture
littéraire et historique, se concentrant sur le monde antique, l’époque moderne, et l’épopée napoléonienne.
Après un bref détour par
Nancy, il monte finalement à Paris pour passer au lycée Charlemagne son baccalauréat es-science, en prélude à la préparation de l’X. Nous sommes alors vers les derniers temps du Second Empire.
Et, en complément de sa tradition familiale – sa mère étant la fille de Michel Goudchaux, deux fois ministre des Finances sous la Deuxième République – c’est particulièrement là qu’il est plongé
dans une atmosphère pénétrée d’esprit républicain.
Les leçons particulières qu’il reçoit alors d’Emile Boutmy – le fondateur de
l’Ecole libre des sciences politiques – lui apprennent d’une part à mettre en œuvre une méthode d’analyse, axée sur la prise en compte des faits mais cherchant à expliquer les choses, les hommes,
les faits sociaux, en introduisant des éléments de psychologie, et d’autre part à adopter un état d’esprit libre, dégagé de tout système. On peut trouver ici la source du non-conformisme qui lui
cause ensuite bien des soucis pour sa carrière militaire, mais qui fait la richesse de sa pensée.
Le jeune Mayer s’abstient de
prendre parti pour ou contre la Commune de Paris, et, d’une manière générale, il évite ensuite, tout au long de sa vie, de trop s’engager politiquement : la carrière militaire vers laquelle
son père l’a dirigé, initialement à son corps défendant, le contraint à une attitude de réserve. Néanmoins, ses convictions indéfectiblement républicaines, l’amènent à fréquenter à plusieurs
reprises des figures politiques majeures de la gauche : il collabore avec Jean Jaurès de 1900 à 1904, le documentant sur tout ce qui concerne l’armée française de l’époque, puis il a
l’occasion de s’entretenir fréquemment, dans les années 1930, avec Léon Blum : il est en famille avec lui suite à une alliance matrimoniale. Le gendre d’Emile Mayer n’est, en
effet, autre que Paul Grunebaum-Ballin, un juriste social déjà collaborateur d'Aristide Briand lors de l’élaboration de la loi de Séparation des Eglises et de l’Etat en 1905, appelé plus
tard à présider l'office des HBM puis des HLM sous la Troisième et encore au début de la Quatrième République. La femme de Paul Grunebaum-Ballin est la cousine de la seconde femme de Léon Blum.
Le salon que Mayer anime dans les années 1920 et 1930, et où Blum est venu à titre privé alors même qu'il était aux affaires, s’enrichit encore du passage d’autres politiques, comme le
député Philippe Serre – secrétaire d’Etat des gouvernements Chautemps et Blum – membre de la Jeune République – parti catholique social fondé par Marc Sangnier –, et peut-être, même si cela
semble moins sûrement établi, de Léo Lagrange …
Le salon du boulevard Beauséjour, que Mayer anime, est encore fréquenté par Charles de Gaulle. Le point commun entre Mayer et de Gaulle ? Ce sont deux militaires non-conformistes,
qui tentent de balayer les idées toutes faites en matière de doctrine, et confrontent leurs idées sur la nécessité de préparer la guerre suivante en tenant compte de la modernisation des
armements … au lieu de se contenter, comme le font les chefs militaires de l’entre-deux-guerres, de croire que le conflit prochain se gagnerait en réitérant les options du précédent. Dès les
années 1920, Mayer imagine une aviation capable de mener une guerre aérochimique, ce qui permettrait, en vient-il même à penser, de se passer d'une armée de terre; dès 1932, de Gaulle
plaide pour la création d’un corps de blindés. Leurs propos sont ignorés en France, se heurtant à l’impéritie du haut commandement et au pacifisme ambiant, alors qu’au même moment, en Allemagne,
Guderian théorise l’action combinée de l’aviation et des chars qui permet finalement à l’Allemagne de mener avec succès la guerre-éclair en Pologne en 1939, puis en France en
1940.
Tentons maintenant de mettre en relief, autant qu’il est possible de le cerner, ce qu’est pour Mayer l’esprit républicain.
Tout
d’abord un attachement viscéral à la république parlementaire. Attachement non seulement aux institutions démocratiques – et il influence en ce sens considérablement Charles de Gaulle pendant les
années 1930 – mais aussi à un ensemble de valeurs morales et civiques.
La tradition laïque lui importe particulièrement, même s’il a
désapprouvé la politique combiste, la considérant comme excessive, et confondant laïcisation et anticatholicisme. Mayer souhaite, comme son gendre, Paul Brunebaum-Ballin – chargé par Aristide
Briand d’étudier les modalités d’application de la loi avec Léon Parsons et Louis Méjean – une loi dépourvue d’esprit combattif, qui soit ferme sur la Séparation tout en restant respectueuse du
culte.
Israélite, Mayer n’est cependant pas pratiquant, et ne donne pas d’éducation religieuse particulière à ses enfants, ceux-ci se
mariant civilement le moment venu. Anatole France est même présent au mariage de sa fille aînée, Cécile, et de Paul Brunebaum-Ballin, ce qui donne à cet événement, aux dires de Michel
Lerner une « figure de cérémonie républicaine ».
N’oublions pas de souligner que Mayer est une victime des contrecoups de
l’affaire Dreyfus, elle-même issue de la grande vague d’antisémitisme venue d’Europe centrale et qui touche la France à la fin du XIXe siècle : militaire, comme Dreyfus, israélite, comme
Dreyfus, ses supérieurs et deux ministres de la Guerre (Krantz, antidreyfusard notoire, aggravant même de manière tout à fait contestable une sanction moins forte décidée par son prédécesseur
Freycinet) tirent prétexte de la parution dans une revue suisse, sous l’impulsion de Mayer, d’une note à diffusion restreinte, et ce sans autorisation préalable, pour le placer en retrait de
l’armée en 1899. Il est réintégré en 1907, suite à une intervention du président de la Ligue des Droits de l’Homme, Francis de Pressensé, auprès du ministre de la Guerre du gouvernement
Clemenceau, le général Picquart.
La laïcité est donc une nécessité pour la communauté israélite qui, avant l’affaire Dreyfus n’est pas
traversée par un phénomène communautariste, mais souhaite au contraire sa complète intégration dans la société. L’attitude du père de Mayer à Angoulême, suite au décès de sa fille aînée, est bien
révélatrice de cet état d’esprit : il obtient que soit abattu, à l’intérieur du cimetière, le mur qui sépare les sépultures catholiques des autres …
Ainsi, le sentiment d’appartenance à la France, chez Mayer, passe avant toute autre considération. Pour autant, son patriotisme ne va pas jusqu’à l’esprit
de revanche contre l’Allemagne, partagé par nombre de ses contemporains. Attachement à la France par la raison, mais sans exacerbation du sentiment national : du patriotisme, mais pas de
nationalisme. A l’opposé, il est capable de recevoir les propos antimilitaristes et pacifistes de Roger-Martin du Gard, avec lequel il est en relation suivie à partir de 1922, mais sans les
partager.
L’esprit de tolérance va de pair, chez Emile Mayer avec l’esprit libéral, entendu dans le sens du libéralisme politique. En
ce qui concerne le libéralisme économique, Mayer souhaite une politique réformiste, mais s’il a le cœur a gauche, il ne va pas jusqu’à être favorable à l’instauration du socialisme tel qu’on
l’entendait à l’époque : le collectivisme lui semble une illusion. Par contre, il conçoit qu’une véritable politique républicaine doive mener à accomplir les réformes nécessaires. C’est
aussi en ce sens qu’il soutient l’action du Bloc des gauches, au début du XXe siècle, même s’il investit spécifiquement le domaine du militaire en créant une revue au titre éloquent, L’Armée et la nation, avec pour objectif de réconcilier la première et la seconde, au sortir de l’affaire Dreyfus. Le général André, militaire qui a toujours
mis en avant ses convictions républicaines, devenu ministre de la Guerre, lui accorde même une subvention initiale de 400 francs. Cette revue paraît jusqu’en 1908. Plus tard, dans les années
1930, Mayer publie dans des revues proches de la mouvance radicale, comme l’Œuvre ou La
Lumière.
Alors, que tirer de cet article né d’une circonstance ? Il permet d’attirer l’attention sur le positionnement républicain d’une personnalité – restée largement méconnue du grand
public de son vivant, sauf à un moment particulier de la Grande guerre non évoqué ici, mais que l’on redécouvre aujourd’hui – et sur les caractéristiques de ce positionnement républicain :
attachement à l’esprit critique, à la liberté de pensée, à la laïcité, à la tolérance, au libéralisme politique, à une politique réformiste et à la république parlementaire, à un patriotisme qui
refuse le nationalisme, à un refus encore du communautarisme et ce alors que Mayer appartient à une minorité.
Il y a sans doute des
réflexions à en tirer, mais je laisse cela à la méditation des lecteurs.
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Discours de Gambetta à la réunion des Comités républicains à Bordeaux (le 26 juin 1871) :
"Il n'y a de politique vraiment sage, vraiment féconde, que celle du pôle républicain.
Il ne faut pas nous laisser détourner du droit chemin ni par les calomnies ni par les injures; et j'ai la conviction que, si nous voulons tenir bon et rester au poste, si nous voulons incessamment, sur toutes les questions posées, produire les solutions républicaines, nous arriverons à démontrer bientôt, sur toutes les questions posées que nous valons mieux que les injures, que nous sommes un parti de gouvernement capable de diriger les affaires, le parti de l'intelligence et de la raison, et que c'est parmi les hommes se réclamant de nos principes qu'on trouvera vraiment les garanties de science, de désintéressement et d'ordre, sans lesquelles un gouvernement n'est qu'une affaire au profit de quelques uns.
Aux plus sages ! aux plus dignes ! Parfaitement ! c'est une gageure qu'on doit accepter. Ce n'est pas une formule nouvelle pour des républicains : c'est leur dogme, de ne voir attribuer les fonctions publiques qu'au mérite et à la vertu.
Oui, quelque calomniés que soient aujourd'hui les hommes et les principes de la Révolution française, nous devons hautement les revendiquer, poursuivre notre œuvre."
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