Poursuivant mon exploration des ouvrages historiques d'Henri Lerner, et après avoir déjà proposé un "avis" de lecture de son ouvrage sur Emile MAYER (1851-1938), un « pur produit de l’esprit républicain » (selon les propres dire d'Henri LERNER), puis
avoir réinvesti un certain nombre de passages de son De Gaulle et la Gauche dans des articles sur les gaullistes de gauche, je me penche désormais sur son Catroux[1], publié en 1990 chez Albin Michel, avec une
préface de Jean Lacouture. Pour le contenu historique, j'ai assez pu apprécier l'enseignement d'Henri Lerner en tant qu'étudiant pour savoir la solidité de l'érudition, mais ici je constate,
après une première lecture en diagonale, que la qualité purement littéraire de l'ouvrage est elle aussi excellente.
La présentation du père de Georges Catroux est déjà fort intéressante :
"Le père [2] du général [Catroux] fut sans nul doute un bon officier, pourvu des plus belles qualités
militaires, ayant acquis de bonnes manières et complété son instruction élémentaire par un travail acharné. Homme de principes sévères, intelligent, exigeant beaucoup de lui-même, mais aussi des
autres, ne plaisantant jamais avec les obligations de service, il poussait l'énergie jusqu'à la rudesse et pratiquait, non sans excès, le culte du devoir [...] En revanche un certain penchant
pour la sociabilité l'amena parfois à s'intéresser à la vie mondaine : en garnison à Limoges, cet homme, chez qui on s'attendait à trouver un ours mal léché, se révéla un hôte accompli.
Son caractère était celui d'un militaire républicain aux fermes convictions. Intellectuellement, c'était un esprit curieux qui, peu sensible à la culture artistique et littéraire, était plutôt
attiré par les sciences et les mathématiques, comme en témoigne le soin qu'il prit de meubler ses loisirs par l'étude de la physique, et la passion qu'il apportait à résoudre des problèmes de
mathématiques. Politiquement, c'était un Bleu de l'Ouest qui détestait les Bonaparte et vouait une hostilité foncière à l'Eglise catholique, sans que sa carrière ait eu à souffrir de ses
opinions. Le moins qu'on puisse dire est qu'il n'appartenait pas à la même famille spirituelle que celle du professeur Henri de Gaulle et, s'il avait lui aussi une certaine idée de la France,
celle-ci restait inséparable de la République et de la démocratie. Cependant, l'un comme l'autre auraient pu se réclamer de la même intransigeance quant au sens du devoir et au culte de la
patrie, mais le colonel Catroux n'eût pas songé à se référer à la France glorieuse, transcendant l'histoire au-dessus de toutes les discordes civiles, telle que pouvait la concevoir un
monarchiste de regret. Sa France à lui était celle de la Liberté, de l'Egalité, de la Fraternité, et pour lui ces trois vertus patriotiques se confondaient avec la République."
Le premier chapitre de l'ouvrage, intitulé "Un grand seigneur de la République" présente l'intérêt de la carrière de Georges Catroux. Quelques extraits significatifs :
"Compagnon de Lyautey et de De Gaulle [3]
En dépit des différences de tempérament, de milieu familial et de formation intellectuelle qui le séparaient de Lyautey comme de De Gaulle, il put se flatter d'être un de ceux qui les ont le
mieux compris, et ce fut assurément un de ses plus beaux titres de gloire que d'avoir réussi à se faire apprécier de l'un comme de l'autre, et à devenir leur collaborateur et ami.
Avec Lyautey, les rapports, sans être faciles - mais comment auraient-ils pu l'être ? - , furent, vingt-cinq années durant, scandés par l'alternance de brouilles à répétition et de démonstrations
d'amitié. [...] Non que Catroux ait fait partie des collaborateurs qui entourèrent constamment le Maréchal [...] Il fut à ses côtés aux deux extrémités de sa carrière marocaine [...] Mais
Lyautey, qui savait pouvoir se faire comprendre de Catroux en qui il avait toute confiance, le considéra comme l'un de ses disciples dont il se sentait le plus proche, et souligna lui-même "la
véritable joie intellectuelle" qu'il éprouvait à travailler avec lui. Cette intimité du coeur et de l'esprit dura jusqu'à la mort du Maréchal en 1934, si l'on en juge d'après les lettres
empreintes de confiance et d'abandon, que ce dernier continua à lui adresser du fond de sa retraite lorraine.
De Lyautey, brièvement servi mais attentivement suivi, Catroux retint l'exemple et proclama hautement la dette qu'il avait contractée envers celui "qui avait versé quelques gouttes de son cerveau
dans son esprit." [...]
Pour avoir été aussi mouvementées, les relations qu'il entretint avec De Gaulle furent d'une autre nature. Pouvait-on rêver au début du siècle deux jeunes officiers plus dissemblables, l'un
tourné vers la métropole, tandis que l'autre semblait le type accompli de l'officier colonial ? Il fallut les hasards de la captivité en Allemagne durant la guerre de 1914-1918 au camp
d'Ingolstadt pour les réunir, mais s'ils apprirent alors à se connaître et à s'estimer assez pour maintenir leurs relations, au moins par la pensée jusqu'en 1939, tous deux restaient encore fort
éloignés l'un de l'autre [...]
Tout se noua entre eux pendant l'été 1940, lorsque leur réaction commune devant le drame national forgea un lien indestructible. A l'heure où l'Armée française était profondément imprégnée du
mythe Pétain, Catroux comprit que de Gaulle incarnait la légitimité française et, de tous les chefs militaires de haut rang, il fut le seul à se rallier aussitôt et à se mettre spontanément à ses
ordres. Ce général d'armée habitué aux grands commandements sut alors s'élever assez haut pour faire passer les intérêts de la France avant sa situation personnelle en se mettant sous la
direction de celui qui lui était hiérarchiquement inférieur mais "qui était investi à ses yeux d'une mission qui ne se hiérarchisait pas". Comme il l'expliqua en vain à Giraud pour l'inciter à
suivre son exemple, il avait reconnu que de Gaulle étant la France, avait reçu une délégation nationale pour rassembler et unir les Français dans la guerre. Son comportement fit alors de lui, au
sens le plus noble du terme, un gaulliste authentique et un fidèle compagnon. Jamais de Gaulle n'oublia ce geste exceptionnel qui scella la "déférente amitié" qu'il lui porta jusqu'à la fin de la
vie."
"Aristocrate de style, républicain de formation [4]
S'il fut, par ses manières et son allure, sinon par sa naissance, un homme de haute qualité, il n'en demeura pas moins formement attaché à la République [...] Eut-il vraiment des convictions
politiques nettement affirmées ? Bien que certaines de ses amitiés eussent nom Herriot [5], Painlevé [6] et Paul Boncour, il n'avait rien d'un général politicien. Tout en sachant bien qu'un
chef militaire avait intérêt à pouvoir compter sur des appuis politiques, les rapports qu'il entretint avec ces milieux se situaient exclusivement sur le plan de l'amitié personnelle, et il
serait absurde de voir en lui un général de gauche, politicien radical et franc-maçon. Mais sa fréquentation des hommes politiques lui permit d'acquérir une vaste expérience du gouvernement et
peut-être même en tira-t-il un certain scepticisme. En somme, ce républicain très sûr, capable de nouer des amitiés éclectiques dans tous les milieux, hormis ceux de l'extrême-gauche et de
l'extrême-droite, ne formulait aucune réserve à l'égard du régime et pratiquait la loyauté envers un pouvoir civil dont il admettait la primauté. On serait plus près de la réalité en le classant
parmi les libéraux, indéfectiblement attachés aux valeurs démocratiques et à la société égalitaire issue de la Révolution."
En attendant un véritable article, qui viendra remplacer ces courtes citations, je vous invite à vous pencher sur votre encyclopédie historique préférée pour, déjà, en savoir un peu plus
...
[1] Henri LERNER, Catroux, Albin Michel, Paris, 1990
[2] idem, pp. 38-39
[3] idem, pp. 26-27
[4] idem pp. 22-23
[5] D'après le Petit Mourre : "Militant radical, Herriot fut élu maire de Lyon en 1905 et conserva cette charge jusqu'à sa mort. Sénateur "1912/19) puis député du Rhône (1919-57), il
dirigea le Cartel des gauches, qui l'emporta sur le Bloc national aux élections de 1924 [...] Herriot constitua un troisième cabinet qui ne dura que quelques mois, après la victoire de la gauche
aux élections de 1932. Elu président de la Chambre après la victoire du Front populaire [...] Elu à l'Assemblée constituante de 1945, il redevint président de l'Assemblée nationale (1947/54)"
[6] D'après le Petit Mourre : "Il fut attiré dans la vie politique par Briand, qui le prit comme ministre de l'Instruction publique (1915/16). Ministre de la Guerre dans le cabinet Ribot
(mars/sept. 1917), Painlevé devient président du Conseil (sept./nov. 1917) mais fut renversé à la suite des campagnes de Clemenceau [...]. Républicain socialiste, Painlevé participa en 1924 à la
fondation du Cartel des gauches. Président de la Chambre (1924/25), il revint à la tête du gouvernement en avr. 1925. [...] Il fut ensuite ministre de la Guerre presque sans interruption de 1925
à 1929, fit voter la loi du 31 mars 1928 fixant à un an la durée du service militaire et prit les premières décisions concernant la ligne Maginot."
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